Colloque International - Alain BADIOU

Alain BADIOU et les conditions de la philosophie
la politique, l’art, la science, l’amour

Organisation : Institut Français d’Athènes, Revue αληthεια, Éditions Patakis, Université d’Athènes.

Durant deux jours, du vendredi 20 au samedi 21 novembre, à l’Auditorium de l’IFA, philosophes, chercheurs, journalistes ont évoqué en présence d’Alain BADIOU la dimension platonicienne de son oeuvre.

Le vendredi 20 novembre à 19h 30, Alain BADIOU a donné une conférence, suivie d’un échange avec Aude LANCELIN, journaliste au Nouvel Observateur, philosophe de formation.

Ci-dessous le texte intégral de sa conférence.

La philosophie et la jeunesse du monde

 

Je vais commencer à parler devant vous du rapport entre la philosophie et la jeunesse du monde. Ce sujet est celui que Platon considérait, et de loin, comme le plus important : qu’est-ce que le philosophie peut dire à la jeunesse ?

Je dis « commencer », parce que, aujourd’hui, je parlerai des fils. Il faudra faire un autre texte pour parler des filles. J’y travaille, et je pourrai sans doute en discuter avec vous l’année prochaine. Donnons-nous rendez-vous…

Je dédie ce que je vais dire à mes trois fils, Simon, André et Olivier. Ils m’ont tous instruit, parfois de manière un peu rude, sur mon sujet d’aujourd’hui

Je le dédie aussi à toute la jeunesse grecque, filles et fils. En se révoltant comme ils l’ont fait, les jeunes, lycéens, étudiants, précaires, prolétaires, ont donné à toute l’Europe une leçon de refus et d’éveil. Ils ont aussi montré la voie de l’avenir, dans son obscurité même.

Je voudrais partir d’un mythe conceptuel, l’ensemble formé dans l’œuvre de Freud par Totem et tabou et par Moïse et le monothéisme. Dans le style des figures fondatrices, à la Hegel, Freud nous raconte une histoire en trois grands chapitres. Premièrement, celui de la horde primitive, où le père jouisseur s’approprie toutes les femmes et où la révolte des fils prépare le meurtre de ce père, origine d’un pacte par lequel les fils s’organisent entre eux pour gérer la situation aussi égalitairement que possible. Le deuxième chapitre est la sublimation du père mort en tant que Loi dans la figure du Dieu unique. Le père est à nouveau un gardien sourcilleux et un recours sévère, mais il faut comprendre que le père réel assassiné ne fait retour que sous les espèces du Père symbolique. Le troisième chapitre est la participation du fils à la gloire du père, dans le christianisme, au prix d’une initiation très violente : l’initiation du fils de Dieu à ce que l’humanité s’impose à elle-même en fait de supplice et de mort.

Je ferai trois remarques sur ce que cette histoire peut aujourd’hui nous inspirer, en tant qu’en elle la structure, si l’on peut dire, parle toute seule.

D’abord sur le père. Dans la première histoire, nous rencontrons un père réel, un père de jouissance, un père qui ne veut rien céder de son monopole de la jouissance. Et nous voyons que du côté du fils, la donnée active, non moins réelle, est une agressivité que seul le meurtre peut apaiser. Dans la deuxième histoire, nous avons le père symbolique, dont le support est bien le père réel, mais qui fait retour au lieu de l’Autre, dirait Lacan. Du côté du fils, on trouve, comme par un renversement de l’agressivité suscitée par le père réel, la dévotion au grand Autre, et donc une figure de soumission illimitée. Dans la troisième histoire, celle du christianisme, on serait tenté de dire que nous avons le père imaginaire. Le père est en effet repoussé dans une sorte d’arrière-plan, il est comme le décor de l’action du fils. Il devient la totalité fictive des trois instances, il est à la fois le père, et puis la trinité. Mais dans le réel comme dans le symbolique, ces trois instances sont intotalisables, de sorte que le père ne peut que s’apparenter au semblant.

Tels sont les avatars élémentaires du père dans ce que nous raconte Freud.

Mais c’est le fils qui nous importe. Dans cette histoire, le devenir du fils est une construction dialectique, au vrai le modèle de toutes les constructions dialectiques classiques. Car si le fils parvient finalement à une place où s’accomplit la complète réconciliation avec le père — le fils co-substantiel au père, le fils qui trône à la droite du père, etc. — il ne le fait qu’au terme de trois étapes : le stade immédiat et violent de l’agressivité, le stade symbolique de la soumission à la loi et le stade final de l’amour partagé. L’amour comme relève du meurtre par la médiation de la Loi : tel est le destin du fils. Révolte concrète, soumission abstraite, amour universel.

Il est essentiel de noter la place de l’initiation dans ce devenir dialectique. Le fils n’est introduit dans l’ordre suprême de la réconciliation que par la traversée d’une initiation qui marque le corps, initiation au supplice et à la mort, dont on connaît le prodigieux destin iconographique. Le corps supplicié du fils est la figure radicale de l’initiation du Dieu infini à la terrible finitude. Ainsi, quand le fils rentre dans le sein du père par un mouvement bien nommé «Ascension », nous conservons, tracé sur le corps du ressuscité, un signe de la violence inaugurale.

Nous avons là une construction cohérente, tout à fait satisfaisante pour le philosophe optimiste, fût-il athée, parce qu’elle conserve la notion des étapes, et se solde cependant par une figure réconciliée du devenir de l’humanité.

Le problème est qu’aujourd’hui cette construction est ébranlée sur ses deux bords. Du côté du père, parce qu’il ne se laisse plus que difficilement penser, tant comme réel que comme symbolique, pour autant du moins qu’il est regardé par le fils. Ce qui me soucie en effet aujourd’hui, c’est le père vu par le fils. Je puis dire alors que, comme père de la jouissance et comme père de la loi, c’est une figure difficile. En ce qui concerne la jouissance, c’est aujourd’hui le père qui a tendance à envier la jouissance du fils. Il y a en effet le phénomène moderne du jeunisme, du jeune corps, non seulement en tant qu’objet mais aussi et surtout en tant que sujet. Longtemps le père a été représenté comme un vieillard, éventuellement lubrique. Il est évident que cette figure aujourd’hui, du point de ce que la société contemporaine dispose comme jouissance, est devenue une figure pratiquement invisible. En passant, je dirai que c’est une caractéristique de nos sociétés que de produire, autant que faire se peut, l’invisibilité de la vieillesse. Le père réel est progressivement disposé dans cette invisibilité sociale. Symétriquement, en tant que père symbolique, il est aussi dans la difficulté d’avoir à endurer le regard du fils, car la loi la plus évidente lui est désormais extérieure. Cette loi n’est autre en effet que celle du marché, qui a pour caractéristique de tout égaliser, d’être une loi anonyme, de telle sorte que la figure du père en est déconnectée, et que la répression éventuelle des fils est elle-même a-symbolique. Elle n’arrive pas à se constituer comme la loi du père, auquel justice serait rendue. Anarchique, à la fois inexistante et excessive, la répression sociale des fils devient extérieure à la puissance du symbole.

Faut-il dire que le père n’est tendanciellement plus qu’imaginaire ? Ce serait le triomphe de ce qu’on pourrait appeler un christianisme sans Dieu. Christianisme parce que le fils est promu comme nouveau héros de l’aventure, laquelle, dans la modernité marchande, n’est que mode, consommation et représentation, tous attributs natifs de la jeunesse. Mais sans Dieu, ce qui veut dire sans ordre symbolique véritable, parce que si les fils règnent, ce n’est plus que sur du semblant.

En somme, déjà du côté du père, se lit la difficulté considérable d’une identification non aléatoire du fils. L’identité du fils est en effet incertaine, parce que sa dialectique est défaite. Et cette dialectique se défait, non parce que les figures qui la constituent disparaissent, mais parce qu’elles sont progressivement disjointes ou déliées.

Examinons les choses de façon descriptive. Une structure fondamentale des fils, singulièrement dans la jeunesse populaire, est la bande, la fameuse et redoutée « bande de jeunes ». Elle reproduit d’une certaine manière ce que Freud appelle la horde, et c’est à ce titre qu’elle est considérée comme un fléau de l’univers social. Le problème est manifestement qu’il s’agit d’une horde sans père, qui n’a donc pas la possibilité d’un meurtre salvateur et d’un pacte fraternel authentique. Elle tient sa consistance non pas d’un pacte passé entre ses membres dans l’acte par lequel leur agressivité est tournée contre le père, mais d’une séparation mimétique. Elle est à part, elle a ses propres normes, mais cette séparation est aussi bien une identité et une similitude, car elle a pour enjeu la circulation des objets du marché, dans la figure de l’échange infini, de l’achat, et finalement du trafic. Elle est territorialisée, mais cette territorialisation est symétrique, ce territoire n’est jamais que le miroir d’un autre territoire disputé. La bande ne construit pas autre chose qu’une sorte de nomadisme immobile. L’agressivité, temps de constitution de la horde, est ici sans scansion, elle n’est pas en état de se concentrer dans un acte fondateur. Mais une agressivité non fondatrice est vouée à la répétition, et donc gouvernée en définitive par la pulsion de mort.

Voilà pour le premier terme de la dialectique des fils, c’est-à-dire le lieu où se constitue l’agressivité.

Que dire du deuxième, celui où se fomente la soumission à la loi ? Certes, le rapport à la loi existe dans la bande mais il est scindé, entre d’un côté un impératif de représentation, concernant la coutume, le costume, le langage, la gestuelle, etc., qui dissout une fois encore la loi dans la mimétique du semblant, et d’autre part un impératif d’inertie, qui ne commande pas l’action transformatrice, mais la perpétuation simple. Il s’agit de continuer dans une forme de passivité indéfinie. L’impératif actif qui conduisait au pacte des fils, devient circulation marchande, celui qui valait Loi devient organisation de l’immobile.

Le troisième terme de la dialectique du fils est celui où se joue l’initiation. Cette initiation, d’être en quelque sorte hors-loi, est devenue immanente. Elle n’est plus en effet ce qui rend possible le passage à une autre figure. C’est au contraire un rite d’incorporation à la stagnation des fils. C’est l’ensemble des pratiques stéréotypées qui entraînent l’acceptation collective de l’inertie. Cette initiation, au contraire de celle qui vous constitue comme adulte, promeut le mythe d’une adolescence éternelle.

Il en résulte que la réconciliation du fils et de l’adulte, des fils et des parents, du fils et du père, ne peut se faire que par l’infantilisation de l’adulte. Elle est en apparence praticable, sinon qu’elle est retournée. Dans la mythologie chrétienne primitive nous avions l’ascension du fils. Ne nous est plus proposée que des procès empiriques de descente des pères.

Pour toutes ces raisons le schéma dialectique contenu dans l’histoire de Freud est décomposé, d’où résulte qu’il n’y a pas de proposition claire quant à l’identification du fils. C’est ce que j’appelle le caractère aléatoire de l’identité du fils dans le monde contemporain.

Il y a une rationalité de cet aléatoire. Ce n’est pas un événement maudit et inexplicable. C’est inscrit dans le devenir rationnel de nos sociétés. C’est la conséquence d’un dressage progressivement universel de l’individu comme celui qui se tient devant la scintillation du marché. L’impératif social majeur est de veiller à ce que toute individualité véritable dépende de la circulation des objets. Donc, s’il y a subjectivation de cette individualité, elle doit être celle qui motive de se tenir devant la constellation marchande des objets, et d’avoir le pouvoir, grand ou petit, de les faire circuler. De ce fait même, il est progressivement interdit à cet individu de devenir le sujet dont il est capable. Comme on sait, le fils est central dans cette affaire, car le cœur du marché est l’adolescence. L’adolescence est le moment du dressage organique au service de la concurrence marchande, elle est le temps de l’initiation au marché lui-même. On impose à des individus moutonniers et précaires, comme on l’est à cet âge, un devenir-sujet entièrement asservi à la circulation des objets et à la vaine communication des signes et des images.

Il me semble alors — c’est une proposition — que cette initiation sans initiation dessine pour les fils trois possibilités. Je les appellerai la perspective du corps perverti, celle du corps sacrifié, et celle du corps méritant.

Le corps perverti. Il s’agit de prendre sur son corps même le stigmate de la fin de la dialectique antérieure. Il est alors requis de se complaire dans une initiation a-symbolique, interminable et vaine, qui projette sur les corps la déshérence de la dialectique. Percer le corps, le droguer, l’abrutir de sons violents, le tatouer. C’est la figure d’un corps que l’on voudrait rendre a-subjectif, voire a-subjectivable ; un corps exposé et marqué, qui retiendrait en lui-même la trace de l’identité impossible. Cela s’apparente superficiellement à l’initiation pratiquée dans certaines sociétés traditionnelles. Mais il y a un déplacement radical de sa fonction, car c’est une initiation, non au devenir fécond des femmes ou guerrier des hommes, mais à l’immobilité de l’adolescence infinie. La sexualité à laquelle ce type de choix ouvre, je l’appellerai, de façon descriptive, pornographique, sans aucun jugement particulier. J’entends par « pornographie » une sexualité a-subjective. Elle se soutient de l’ordre du marquage du corps dans la répétition de l’inertie. Il est certain que le viol en bande peut être une figure de cette pornographie, tout comme du reste l’évidente misère sexuelle, l’abstinence forcée face au déluge des images. Dans tous les cas, toute idée est absente. Nous avons la construction morose d’un corps sans idée. C’est ce corps que j’appelle « perverti », sans aucune allusion aux supposées « perversions », mais perverti au sens où il est détourné de sa fonction usuelle, qui est d’être le dépôt d’un sujet.

A l’autre bord nous avons le corps sacrifié. C’est un corps qui porte de manière désespérée un retour à la tradition. Il est fait appel à la loi ancienne, mortifère, comme à ce que le corps nouveau peut et doit supporter. Il faut s’écarter, y compris par l’usage de rituels de purification, du corps perverti — ce qui entraîne une rigidité sexuelle extrême — et assumer jusqu’au sacrifice l’absoluité de la loi. C’est la figure subjective du fils comme terroriste. La destination du corps est mue par l’horreur du corps perverti qu’il s’agit d’exposer au sacrifice filial pour l’absoluité du Père, dans les conditions d’un retour implacable à la loi ancienne, la plus immobile qu’on puisse concevoir. La subjectivation du corps est celle de son martyre.

Ce sont là deux postures extrêmes mais réelles. Entre les deux nous avons l’acceptation du dressage moyen, se faire soi-même objet qualifié du trafic universel, ce qui se dit aussi bien : « faire carrière » ou, pour parler comme Sarkozy, « avoir du mérite ». Cette fois, le corps va se disposer lui-même dans un mouvement réfléchi comme le plus adéquat aux lois extérieures du marché. Il va lui-même devenir une pièce de cette circulation organisée dont on tiendra qu’elle est la seule loi admissible, celle de l’équivalent général, comme Marx l’a nommée il y a bien longtemps. Le corps méritant se dispose sur le marché au meilleur prix. Pour cela il faut qu’il soit protégé, barricadé contre les périls conjoints des deux autres, à quoi fondamentalement veillent les polices.

Une parenthèse : au regard de ce qui s’est passé en France à l’automne 2005 et en Grèce en 2008 Clichy, ce sont bien des « fils et filles du peuple », comme on disait du temps des Partis communistes, qui attirent les projecteurs. Je veux seulement souligner qu’on a tort de considérer ce problème comme d’essence sociale, si on entend par là quelque chose qui renverrait à l’économie, ou pire encore si on suppose que plus d’argent injecté dans les prétendues « banlieues » ou dans les universités réglerait le problème. C’est un problème symbolique de la société contemporaine, un problème qui relève de ce qu’on pourrait appeler une clinique politique. Ce problème est de savoir ce qu’il en est des fils lorsqu’ils ne sont pas autorisés au dressage moyen, aux voies, simultanément royales et sans intérêt, du corps méritant. Tout le monde sait que le corps non méritant est traité comme l’adversaire du méritant dont il doit être à tout prix ségrégué, d’où les problèmes d’apartheid scolaire et professionnel, tout comme le problème, fondamental, de la police, qu’on use à séparer les corps différents.

Il est tout à fait vrai que la police a un lien particulier aux jeunes, massivement issus du peuple laborieux, du peuple ouvrier, et dont les parents sont souvent d’origine étrangère, jeunes qui ne peuvent ni ne veulent s’identifier comme corps méritants. Ces jeunes disent, et c’est leur motif essentiel de révolte : « on a constamment la police sur le dos ». C’est malheureusement structural, si l’on considère que le devenir protégé du corps méritant requiert des murailles violemment gardées. Deux morts, à Clichy, deux morts à Villiers-le-Bel : n’est-il pas légitime, alors, de se révolter contre la police et contre l’Etat qui la soutient, y compris par le mensonge ? Eh bien, c’est au révolté qu’on s’en prend, dans la presse, dans les discours politiciens, et non à cette police ou à cet Etat. La propagande nous dit que ces tristes morts sont le prix à payer si l’on veut des fils qui soient dociles, non selon la soumission au père, mais selon la soumission à l’argent et à sa « libre circulation », vrai contenu de cette démocratie fétichisée qui nous tient lieu d’Idée quand il n’y en a plus aucune..

Je reviens à mon propos : les trois types de corps, c’est l’espace de ce que j’appellerai le fils désinitié, le fils à qui il n’est pas proposé d’initiation, au sens de la transmission, du relais, du devenir. Cet espace est de part en part nihiliste, même si le corps méritant a pour enjeu de dissimuler ce nihilisme : il s’agit de faire comme si la carrière avait un sens. La carrière est le bouche-trou du non-sens. Telle est la fonction de la jeunesse paisible. Il faut bien voir que c’est ce troupeau composite qu’un jour où l’autre on conduira à l’abîme de la guerre pour vérifier une bonne fois son néant. Je ne sais pas quelle guerre, mais cette situation aléatoire de l’identité des fils ne nous promet nullement la paix, et encore moins qu’y soit portée au pinacle la complète vacuité des corps méritants.

La question de la guerre est ici très importante. Il faut voir que dans les temps modernes, c’est-à-dire ceux inaugurés par la Révolution française, la part étatique de l’initiation des fils s’est faite sous le signe de la figure du soldat. Cela nous est devenu depuis quelques années tout à fait étranger. Mais ce fut, pendant deux siècles, une donnée majeure. Le service militaire, telle était la césure initiatique. Elle rassemblait les fils et, ce faisant, les distinguait abruptement des filles, C’était une première étape nécessaire de l’identité. Ensuite elle donnait forme et discipline à l’agressivité, elle en reconnaissait l’utilité, elle n’en était pas simplement la répression, elle en était la formation, elle construisait un droit à la violence. Enfin, elle réconciliait sous le symbole le père officier et le fils soldat : ils saluaient simultanément le drapeau, cette transcendance colorée. Le service militaire s’inscrivait dans la configuration dialectique dont je suis parti : conservation disciplinée de l’agressivité poussée jusqu’au droit au meurtre, symbolique répressive et soumission intégrale, réconciliation, au moins apparente, sous le signe des « fils de la Patrie ». Sous la forme d’une institution — comme toute institution, détestable et stupide, mais fonctionnelle —, le service militaire proposait une laïcisation des procédures de filiation archaïques. Le fils était passible du service militaire, après venaient métier et famille, et on était un adulte.

On a mal assumé les conséquences de la suppression du service militaire. Cette suppression était sans doute inéluctable, dans une France impériale destituée de sa grandeur militaire, ramenée aux proportions d’une puissance moyenne, et soucieuse de ne pas trop dépenser. Allait aussi dans ce sens que l’égalité symbolique ne soit plus face à la mort patriotique et à ses emblèmes, mais face à la trivialité monétaire. Et de fait, plus un seul bourgeois n’imagine devoir mourir, en tant qu’officier, pour la France. En ce sens, il n’y a plus, symboliquement, de classe dirigeante. Il n’y a qu’une oligarchie irresponsable. Du coup l’armée, au rebours des vœux de Jaurès avant la guerre de 14 (contre toute armée de métier : une armée exclusivement composée de citoyens et exclusivement défensive), n’est plus qu’un ramassis de mercenaires. Saluons une dernière fois le service militaire et tout ce qu’il signifiait, fût-ce dans l’ignominie de la guerre, au regard de la très complexe question du devenir des fils.

Est-ce que cela veut dire que l’initiation d’Etat est achevée ? On essaie de nous faire croire que l’école est devenue l’appareil pacifique d’initiation publique. Je suis tout à fait sceptique sur ce point. L’école ne va guère mieux que le service militaire dans ses dernières années d’existence. Reconnue de toute part comme essentielle, la crise de l’école ne fait que commencer. Les processus de démantèlement, de privatisation, de ségrégation sociale, d’impuissance éducative, vont s’accélérer. Pourquoi ? Parce qu’on ne demande plus à l’école de porter dans les larges masses un savoir partagé, ni même une formation ouvrière utile. On lui demande, et ce sera de plus en plus sa fonction, de trier et de protéger les corps méritants. Je ne pense pas que l’école puisse être au relais de l’institution militaire. Je pense même que l’école, toujours sélective et vouée au « mérite », supposait à l’arrière plan l’institution militaire comme le lieu où se réalisait dans le réel l’égalité devant le risque de mort. Quant à ses fonctions symboliques d’initiation, l’Etat « démocratique » contemporain est sans ressources.

Peut-être que les fils d’aujourd’hui, dans leur instabilité identitaire, sont le symptôme d’un processus profond qui affecte l’Etat. C’est peut-être dans nos fils que nous pouvons lire le résultat de cette prédiction lointaine et abandonnée de Marx, le dépérissement de l’Etat. Marx en donnait, sous le signe du communisme, la version révolutionnaire, laquelle restaurait la dialectique complète des fils dans l’élément de l’égalité et du savoir universel polyvalent. Aurions-nous aujourd’hui la version réactive et décomposée de ce dépérissement ? L’Etat « démocratique» est en tout cas gravement atteint dans sa capacité symbolique. Peut-être par nos fils sommes-nous plus que jamais confrontés, entre deux formes opposées du dépérissement de l’Etat, au choix stratégique : communisme ou barbarie.

Comment alors imaginer de façon affirmative, au-delà du symptôme des fils, la nouvelle donne symbolique ? Comment éviterons-nous un devenir apocalyptique de la question, celui d’une guerre totale et totalement a-symbolique ?

On prendra, comme toujours dans les moments de désorientation de la pensée et de l’existence, appui sur ce qui subsiste en fait de vérités neuves, ou, dans ma langue, de procédures génériques autorisées par quelque événement.

Il est par exemple assuré que ce qui peut tenir à distance du corps perverti, ou corps sans idée, est l’amour, réinventé peut-être, comme disait Rimbaud. Car c’est l’amour, expérience en pensée vive du Deux, qui seul peut soustraire le corps du fils à la solitude pornographique du corps perverti.

Pour en finir avec le corps sacrifié, c’est vers la vie politique qu’il faut se tourner, une vie politique qui serait en mesure de proposer, contre la loi de la représentation marchande et de l’inertie adolescente suicidaire, une figure ferme et acceptable de la discipline désintéressée. Politique qui doit se détourner du pouvoir, puisque l’Etat n’a plus les moyens symboliques d’assumer l’initiation des fils. Contre l’emprise religieuse, qui n’est qu’un substitut désespéré, un retour à des symboles obsolètes, on proposera dans l’action collective organisée une discipline non mortifère, qui trouve en elle-même la pensée qui la fonde. On opposera l’enthousiasme des militants réunis, l’assemblage improbable de sujets venus de toutes parts, tant à la bande désoeuvrée qu’au vain et mélancolique martyr.

Contre le corps méritant, qui utilise le savoir, la connaissance, pour mieux se disposer dans la carrière, le recours du sujet réside dans la gratuité de l’invention intellectuelle véritable, dans les joies gratuites de la science et de l’art, dans l’insubordination de l’idée à l’univers monétaire de la technique.

Peut-être un mot important pour désigner la nouvelle politique et la relation neuve entre ses acteurs est le mot « fraternité ». C’est en tout cas ce que propose Dimitra Panopoulos, qui est parmi nous aujourd’hui, dans un long et complexe travail en cours. Il ne s’agit pas pour elle du mot « fraternité » dans le sens que lui donnait Sartre lorsqu’il parlait de « fraternité-terreur », et qui est le sens que je lui donne encore. Ce n’est pas la relation privilégiée entre les camarades du Parti. Ce n’est pas la subjectivation de la discipline. C’est une relation bien plus vive et aléatoire, sous le signe de la décision. C’est un mot en relation immédiate, active, et non pas formelle, avec les deux autres de la devise républicaine, liberté et égalité. J’en parle d’autant plus volontiers ici, que la méditation de Dimitra Panopoulos porte en particulier sur les Résistances pendant la dernière guerre, et notamment la la Résistance grecque. Dans la visée qui est la sienne, transformée, réinventée, la fraternité sera un nouveau concept proposé par la philosophie à la politique qui vient, et peut-être plus généralement à la société que cette politique se représente.

Sous ces conditions, dont il est à la fois le symptôme et l’acteur, le fils devient capable de faire un pas de plus vers le père qu’il sera. Un père différent de toute paternité antérieure.

Il me semble que Rimbaud avait déjà vu quelque chose de ce triple de l’amour, de la politique et de l’art-science, où se joue le devenir d’une filiation différente. Une filiation qui ne serait pas le retour à la loi ancienne, et qui ferait ainsi l’économie du corps sacrifié.

Rimbaud est le plus grand fils de l’histoire de la poésie, il est le compagnon et le contraire de Hugo, archétype de la poésie du père et du grand-père.

Rimbaud a anticipé le corps perverti, il l’a pratiqué, il l’a appelé « le dérèglement de tous les sens ». Il a pratiqué le corps sacrifié qu’il a appelé « la race », ou « Christ », quand il écrit : « je suis de la race qui chantait dans les supplices ». Et puis il s’est résigné au corps méritant, il a abandonné chimère et poésie pour devenir commerçant, trafiquant, ramener de l’argent à sa mère : « Moi qui me suis dit mage ou sage, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre ». L’histoire très foudroyante de Rimbaud est le parcours à toute allure de l’histoire moderne du fils. C’est lui qui a pu dire en des termes modernes et dans un sens nouveau : « Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Nous savons que dans l’Evangile, c’est le moment où, à la veille du supplice, de la mort et enfin de l’Ascension, il y a l’épreuve de la déréliction. Et c’est bien cette déréliction abandonnée qui est la croix contemporaine des fils.

Cependant, en dépit de son choix ultime en faveur du commerce, Rimbaud a su qu’une autre vision filiale est possible, une autre initiation, un autre corps subjectivable, qui échappe au triple corporel de la perversion, du martyr et de la conformité. Il en parle dans un très beau texte des Illuminations, « Génie ». Ce texte, aérien, immatériel, nomme la joie que provoque dans l’esprit de Rimbaud le passage de quelque chose qui serait la relève ou le salut possible de la nouvelle figure du corps du fils. Il écrit : « Son corps, le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisé de violence nouvelle ». Ce pourrait être la maxime de notre travail commun au service de l’initiation neuve des fils.

La fonction du philosophe est depuis toujours de corrompre la jeunesse. Cette fonction prend aujourd’hui un sens tout à fait particulier : aider à ce que la question du fils, soustraite à la typologie des trois corps, soit restituée aux vérités. Le moindre mal qu’est, pour tant de pères et de mères, le corps méritant, le philosophe ne peut s’y résigner. Oui, il peut y avoir, dans l’amour, la science, la politique, une grâce, soit ce qui, touchant le corps, lui rend l’idée absente. Il peut y avoir le brisement, produit par cette grâce dans l’individu qui, chevillé à la marchandise et au Capital, est séparé du sujet dont il est capable. Ce sujet, le brisement le lui restitue. Et il y aura aussi, non pas le mythe réactif des « droits de l’homme » et de la fin de toute violence, qui n’est jamais que le règne de la violence policière et des guerres incessantes, mais la « violence nouvelle », celle par laquelle les fils affirment, pour la joie de vrais pères, le monde nouveau qu’ils entendent créer. Cette violence nouvelle dont nous avons vu une des formes il y a presque un an dans Athènes.

Non, nous ne nous résignerons pas, sous prétexte de corps pervertis et de corps sacrifiés entourés de police barbare, à la fadeur soumise du corps méritant. Il n’est pas vrai que le corps des fils soit voué à ce que Lacan nommait « le service des biens », service qui interdit que le sujet fasse son devoir, c'est-à-dire advienne comme Sujet. Il y aura, au fil du labeur local des vérités que la philosophie universalise, la grâce, le brisement et la violence nouvelle.

Que vivent nos filles et nos fils !